Le syndrome du « oui mais »

Le syndrome du « oui mais »

Amélie était perdue. Installée depuis 14 ans avec un salon de thé dans un quartier très chic d’une grande ville de province, elle était une nouvelle fois à la croisée des chemins. Comme tous les 3 ans se présentait en effet l’échéance de son bail commercial, et elle devait choisir sans tarder entre poursuivre son activité indépendante ou faire autre chose de sa vie.

Amélie adorait son petit cocon. Avec ses boiseries anciennes, ses jolis rideaux aux couleurs pastel et aux motifs fleuris, et son mobilier en bois blanc façon Empire, le cadre qu’elle avait créé dans cette boutique ne manquait pas de charme. Ses rares clients la complimentaient d’ailleurs à ce sujet. Elle avait su créer un espace hors du temps, et le thé qu’elle préparait, tout en douceur et délicatesse, avait la saveur des thés venus d’Inde par bateau, et vous emportait dans un voyage de saveurs toutes plus exotiques les unes que les autres.

En plus de cet endroit, elle travaillait 2 jours par semaine comme serveuse dans un restaurant d’un autre quartier. Il fallait bien payer les factures ! Mais elle avait choisi un quartier très différent, afin de ne pas croiser ses clients par hasard. Cela avait été à la fois un crève cœur de devoir trouver un travail rémunéré à côté, et une chance, car elle appréciait aussi de discuter avec les nombreux clients et de leur apporter ses connaissances sur les boissons chaudes et les desserts.

Mais une fois de plus, elle se demandait s’il était réaliste de re signer pour un bail de 3 ans, et un emploi plus qu’à temps plein qui lui rapportait à peine 500 euros par mois, en comptant son salaire de serveuse !

Elle en était là de ses réflexions, quand la porte du salon de thé s’ouvrit. Une de ses plus fidèles clientes venait d’entrer. C’est vrai qu’on était mardi. Elle passait toujours prendre un thé au jasmin avant d’aller à sa séance de cinéma de 17h45. Simone était réglée comme une horloge. Le mercredi, elle passait à 11h en rentrant du marché et prenait un thé au gingembre, et le vendredi à 14h, avant d’aller aux concerts de musique de chambre des élèves du conservatoire, un thé à la menthe très sucré, elle disait que ça l’empêchait de s’endormir quand le programme n’était pas à son goût.

Aujourd’hui, c’était donc thé au jasmin. Amélie apporta la tasse sur sa soucoupe, accompagnée de quelques douceurs faites maison, c’était son plaisir. Cuisiner des petits gâteaux était ce qui lui plaisait le plus dans cette aventure. Secs, moelleux, mouillés, nature ou parfumés, avec des pépites de chocolat ou des morceaux de fruits, elle n’était jamais en manque d’idée.

Comme Simone avait été psychologue scolaire avant sa retraite l’an dernier, elle avait tout de suite senti qu’Amélie n’était pas dans son assiette. Le salon étant vide, elle lui proposa donc de s’asseoir, histoire de bavarder un peu. Elle l’aimait bien cette petite Amélie. Une bosseuse. Jamais assise plus de quelques minutes, et toujours à l’écoute de ses clients. Elle posa quelques questions, et fut bientôt au courant de toute l’histoire.

De son rêve d’avoir une boutique à elle. De son échec précédent, près de vingt ans auparavant, qui lui avait coûté cher. De son mari grâce à qui elle pouvait vivre son rêve et de leurs 3 enfants. Et de ce problème récurrent, de ce choix cornélien entre vivre son rêve grâce à l’argent que son mari gagnait durement à l’usine, ou l’abandonner pour retrouver un travail salarié à temps plein avec un vrai salaire à la fin du mois.

Simone, forte de ses 45 années d’expérience à accompagner des jeunes à la recherche de leurs rêves, se sentait à la hauteur, et à même d’apporter un peu d’aide ou un autre regard à Amélie, afin de l’aider à passer ce cap, une bonne fois pour toutes. Car Simone avait déjà assisté aux 4 crises précédentes, mais elle avait jugé à l’époque qu’Amélie n’avait pas besoin d’elle. Cependant, constatant que rien n’avait changé dans la situation de cette petite, Simone se décida.

– Vous savez Amélie, il existe des exercices pour nous aider à prendre des décisions. A peser le pour et le contre de chaque solution, pour vous, pour votre famille. A évaluer le poids du regard des autres, ce qui vous pèse et ce qui vous motive dans chaque solution.

– Oui, merci Simone, je sais…

Amélie regardait sa cliente avec un brin de condescendance. Elle qui avait toujours travaillé à l’éducation nationale, elle se figurait savoir ce qu’était le monde du travail, à l’extérieur ? Et puis faire une liste, merci, elle n’avait besoin de personne pour savoir comment faire.

– … mais ça ne résout pas le problème.

Simone écoutait Amélie avec attention. Le choix des mots était important.

– Bien entendu. Il n’y a que vous qui pouvez connaître la réponse à cette question. Cela peut juste vous permettre de voir les choses différemment, d’avoir un autre regard, de prendre conscience de ce qui est important pour vous.

– Oui, mais ça je sais. C’est mon mari qui ne m’aide pas. Il ne me dit pas ce qu’il veut.

Simone buvait son thé à petites gorgées, restant concentrée sur la personne qui lui parlait.

– C’est tout à son honneur. Il vous laisse libre de choisir ce qui vous convient, c’est une belle preuve d’amour et de confiance.

Amélie regardait Simone comme si elle s’était soudain transformée en vampire.

– Oui mais j’ai besoin qu’il me dise les choses. Je dois savoir si ça lui pèse et s’il va me quitter. Je ne peux pas décider sans avoir sa réponse.

Simone hésita un instant avant de répondre.

– Vous rendez-vous compte de la charge que vous faites porter sur ses épaules avec cette question ? Vous attendez qu’il prenne une décision pour que cela vous indique quel choix vous devez faire. Mais ce n’est pas ainsi que ça fonctionne. Il n’y a que vous qui pouvez décider.

Amélie essayait de rester calme face à Simone, mais elle bouillait à l’intérieur.

– Oui, mais pour cela j’ai besoin d’avoir sa réponse.

Simone tenta une dernière approche.

– La réponse que vous attendez est à l’intérieur de vous. Personne ne peut vous la donner à l’extérieur.

– Bien sûr que si. J’ai besoin d’une réponse, et j’ai des contraintes extérieures à prendre en compte.

A ce moment là, Simone se rendit compte qu’Amélie ne voulait pas que les choses changent. Elle n’était pas prête. Elle préférait attendre une solution de l’extérieur plutôt que de prendre le risque d’agir pour elle. La sécurité d’un inconfort connu lui était préférable à l’incertitude de l’inconnu.

Elle soupira, désolée de voie un si bel élan étouffé par la peur. Le « oui mais » est l’indice le plus visible des personnes qui attendent le changement de l’extérieur. Intellectuellement, elles sont persuadées d’avoir fait le chemin nécessaire, et comptent sur les autres pour prendre la suite. Le « oui » je le sais et le « mais » je ne le ferai pas.

Simone savait que tout ce qu’elle pourrait dire n’aurait aucun effet sur Amélie, à part peut-être les brouiller si elle insistait. Elle finit donc son thé tranquillement, savourant les financiers qui l’accompagnaient, puis régla sa note et partit, laissant Amélie à son dilemme insoluble.

 

Conte et illustration : Yllaé Sandrine Besson

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