Le syndrome du timide

Le syndrome du timide

Il était une fois un jeune homme, prénommé Alix. Pourvu depuis peu d’un nouveau travail, il décida de s’offrir un petit plaisir, en se faisant confectionner un gilet sur mesure. Non pas un gilet en laine, pour lui tenir chaud en cette fin d’hiver glaciale, mais un joli gilet d’habit, cette pièce du vestiaire masculin quasiment tombée en désuétude, mais qu’il affectionnait particulièrement.

Etant déjà en possession d’un gilet de ce type, parfaitement à sa taille qui pouvait servir de modèle, il profita de l’ouverture d’une nouvelle boutique de couture / customisation dans son quartier pour passer de l’idée à la réalisation. Il avait deux beaux morceaux de tissu, hérités de sa grand-mère, qui lui semblaient convenir idéalement. Un jour de congé, il prit son courage à deux mains et, surmontant sa timidité première, entra dans la boutique pour y exposer sa demande. Il fut reçu par le propriétaire du magasin, un grand gaillard barbu qu’on aurait plutôt imaginé dans une mêlée que derrière une machine à coudre.

« Un gilet ? Bien entendu Monsieur… Ces tissus conviendront tout à fait. Nous pouvons faire les empiècements dans le tissu à motifs, cela rehaussera agréablement l’uni… Ne vous inquiétez pas des boutons, nous en avons ici. Regardez donc, nul besoin de courir les rues pour dépenser votre argent, vous trouverez bien votre bonheur chez nous. Si nous pouvons rendre service et faciliter les choses nous en sommes ravis. »

Moins convaincu que son interlocuteur, Alix laissa faire. Un timide qui prend confiance en lui restera malgré tout longtemps un timide face à n’importe qui qui s’impose et détient LA vérité. Au premier regard sur les boutons proposés, Alix avait reconnu ces planches de boutons qu’on trouve en brocante à 1€ la planche, un peu vieillots, un peu grossiers… pas du tout ce qu’il voulait… mais il n’osa pas contredire le couturier, et choisit les moins pires du lot, d’un bleu marine contrastant avec le gris du gilet et rappelant, quoique de loin, les fines rayures du motif. Il fut un peu surpris en constatant le prix de vente des boutons, 1€ la pièce, mais, comme pour le reste, n’osa pas s’opposer à son adversaire. Car insidieusement, au fur et à mesure que le commerçant imposait ses conditions, le plaisir anticipé d’Alix à l’idée d’avoir un nouveau gilet, sur mesure et pleinement à son goût, s’était transformé en une épreuve plus difficile de minute en minute, à mesure que les éléments précis sur lesquels se construisait ce gilet s’éloignaient de son rêve.

Il fut enfin convenu que le gilet serait prêt la semaine suivante, et Alix quitta la boutique, heureux malgré tout, et confiant dans le professionnalisme d’un tel commerçant, qui savait mettre en avant ses compétences et prendre les choses en main.

Quelques jours après la date prévue, Alix se présente donc au magasin mais là, surprise… le gilet n’est pas prêt ! La faute à un apprenti qui a coupé les pièces et ne les a pas rangées au bon endroit… Surpris par la facilité de son interlocuteur à évacuer sa responsabilité, et pas du tout enclin à s’excuser, Alix puise dans son optimisme, et fait contre mauvaise fortune bon cœur, en acceptant de revenir la semaine suivante.

Cette fois, vingt quatre heures avant la date prévue, le couturier appelle pour prévenir que le gilet est prêt. Ravi de la nouvelle, Alix se présente au plus tôt à la boutique, règle et repart chez lui avec son gilet, ce petit plaisir qu’il attendait tant… Arrivé chez lui, il est débordé par ses colocataires qui fêtent en grande pompe son nouvel emploi, et il laisse le sac dans un coin pour plus tard… Au petit matin, une fois chacun retourné chez lui, Alix entre dans sa chambre et voit le paquet… Cette fois il ne résiste pas plus longtemps au plaisir de déballer, enfin, SON gilet.

Et là, c’est la catastrophe ! Il en rirait s’il n’était pas aussi déçu de s’être (encore) fait avoir par une « grande gueule ». Les boutons imposés sont trop massifs et trop voyants… Les boutonnières de couleur contrastante sont mal finies et peu élégantes… Les fausses poches plaquées à l’avant ont une surpiqûre inégale et asymétrique… L’étiquette du couturier à un long fil qui dépasse… Le reste est correct, sans plus, mais loin de l’idée de départ…Et au moment où Alix se dit que ça ira bien quand même, et que ça rendra mieux quand le gilet sera sur lui, il l’enfile… pour se rendre compte qu’il est trop petit ! Il manque un bon tiers de largeur dans le dos par rapport au modèle, et le gilet ne ferme pas !!!

Abasourdi par cette constatation, Alix est en colère, et, malgré l’heure tardive, son cerveau tourne à fond… Car le meilleur dans tout ça, et le paradoxe du timide, c’est que confronté à l’incompétence d’une grande gueule, il s’en voudra toujours de s’être fait avoir plus qu’il n’en voudra à celle-ci d’être inapte à réaliser correctement la tâche qu’elle a si bien vendue…

Après des tours, des détours et des retours dans son lit, fatigué par cette colère interne qu’il connaît si bien, Alix finit par s’endormir… Il rêva qu’il remmenait son gilet à la boutique, exigeait (et obtenait !) le remboursement pour non-conformité, et se promettait dorénavant de ne jamais plus douter de lui-même. Oser s’affirmer passe aussi parfois par renoncer de soi même à quelque chose lorsque les conditions idéales ne sont pas réunies… Après tout, aux échecs aussi il faut parfois savoir reculer ou faire un détour pour atteindre son objectif à long terme….

 

Conte de Sandrine Besson.

Photo : Pixabay

 

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